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Saluons Gwendal Bing

// juillet 13th, 2007 // Pas de Commentaires » // Main Slid

À l’occasion de l’inauguration du campus Second Life de l’ENST Bretagne le 25 juin dernier, j’ai demandé à Gwendal, enseignant-chercheur au département Informatique de cette école, de nous exposer sa vision du web2.0 et de ses perspectives. Cet interview a été publiée dans la revue Phare Ouest de l’Association des anciens de l’ENST Bretagne.

AY : Gwendal, tu as commencé à enseigner le web2.0 aux étudiants de l’École en inter-semestre : est-ce que c’est le signe que ce n’est finalement pas une astuce marketing mais bien une vraie rupture dans les usages d’Internet ?

GB : il existe maintenant un consensus sur la définition du web2.0. C’est qu’il n’y a pas de définition du web2.0. Même si Tom O’Reilly, l’éditeur américain qui a popularisé cette dénomination, a tenté d’expliquer ce qu’elle englobait, la marge de liberté était si grande qu’un grand nombre de sites web se sont immédiatement proclamés web2.0. De fait, de nombreux intellectuels français ont eu tôt fait d’obstensiblement ignorer la « dynamique du web2.0 », puis maintenant de la critiquer vertement : l’à-peu-près de sa définition se mêlerait de procédés marketing autour de sites marchands aux objectifs douteux. Certes. Mais, les innovations continuent d’affluer, bien souvent des États-Unis, tandis que les usages et pratiques des internautes sont de plus en plus déroutants. La France serait-elle encore en train de passer son tour par excès de snobisme ?

Un premier constat saute aux yeux : la dénomination 2.0 apposée en suffixe marque l’avénement de l’informatique dans le réseau des réseaux. Le web2.0 ne concerne quasiment pas les industries traditionnelles des telecom, réduites au rôle de fournisseurs d’accès (activité par ailleurs lucrative). En informatique, le passage à une version supérieure indique une modification structurelle ou un cap important franchi par les développeurs. Ici, ce changement concerne plusieurs avancées récentes, qui, ensemble, marquent une époque. Tout d’abord, le web est devenu un media de masse. Aujourd’hui, plus d’un milliard d’internautes se connectent régulièrement au réseau mondial et, dans ce réseau, le web polarise de nouveau l’attention. Après quelques années pendant lesquelles des applications tels que les systèmes pair-à-pair ont représenté la plus grande part du trafic mondial sur internet, HTTP est de nouveau le protocole dominant. Ce retour en force du web s’explique par le développement d’un ensemble de nouvelles technologies (Ajax, Rss…) qui ont progressivement transformé le web en une véritable plate-forme permettant le développement de services interactifs. Par ailleurs, les utilisateurs ont cessé d’agir comme des consommateurs de contenus, et, au contraire, ils sont devenus des contributeurs, des producteurs et éditeurs d’informations, générant et diffusant une connaissance insoupçonnable. Cette mutation est devenue possible avec l’arrivée du haut-débit, mais aussi grâce à la démocratisation de moyens matériels réservés jusqu’alors aux professionnels. Enfin, des outils ont permis à des non-informaticiens de mettre en ligne des informations facilement : des blogs aux sites de partage de photos ou videos, quelques clics suffisent pour exister sur le web.

AY : on retrouve l’atmosphère et l’enthousiasme des premières années du web, la maturité en plus

GB : cet échange massif de connaissances « auto-produites » était la principale motivation des précurseurs du Web. À la fin du XXe siècle, les bases techniques d’une communication de tous vers tous étaient déjà posées mais, las, le web issu de la première bulle ré-inventait (i) la télévision en permettant à quelques grandes institutions (Yahoo!) de concentrer l’information consommées par des clients en échange de quelques publicités et (ii) le téléphone en permettant à n’importe qui de dialoguer avec des amis (webmail). Le désir du tous-vers-tous s’était mué en une addition de un-vers-tous et de un-vers-un. À ce titre, le web2.0 est effectivement une étape importante : sur le chemin du tous-vers-tous, le web a évolué en devenant réellement un média de masse généré par la masse. On n’oppose plus les consommateurs aux producteurs, on parle maintenant d’utilisateurs-contributeurs qui se servent d’outils. Que cela plaise ou non, wikipedia est devenu une référence tandis que les journalistes sont bousculés par les bloggeurs.

AY : quels sont les nouveaux phénomènes que l’on observe ?

GB : plusieurs pratiques étonnantes ont vu le jour récemment. On peut prendre par exemple la modération collective. Aujourd’hui, l’attention humaine est débordée par l’abondance d’informations : un humain n’a pas la capacité d’ingérer l’ensemble des données accessibles qui pourraient l’intéresser. Un des défis majeurs consiste à mettre en place des filtres pour délivrer un ensemble compact et si possible personnalisé d’informations. Ce rôle d’éditeurs d’informations est aujourd’hui renouvelé : certains sites web invitent leurs lecteurs eux-mêmes à accéder à un nombre élargi d’informations relatives à un sujet et à leur attribuer une note. L’espoir est alors que la moyenne des notes attribuées permettra de dégager une « élite » d’informations méritant plus que d’autres d’être vues par l’ensemble des lecteurs. Le principe sous-jacent du bon fonctionnement de ces systèmes est la sagesse des foules. Lorsqu’une communauté respecte les conditions de diversité et d’indépendance, alors un mécanisme permettant de recueillir et d’agréger les actions de chacun est en mesure d’obtenir un résultat supérieur à n’importe quel expert seul. Si Google se fonde sur les liens construits par les rédacteurs des sites web pour dégager un classement des sites les plus pertinents, c’est parce que ces rédacteurs sont indépendants et diverses et que le nouveau géant du Web se contente d’agréger leurs actions (les hyperliens) sans interférer.

Cette fameuse dynamique du web2.0 offre une caisse de résonnance inédite à n’importe quel internaute. Nul besoin d’être riche et bien entouré pour disposer d’une audience mondiale, les exemples de phénomènes médiatiques ayant profité d’un bouche à oreille positif abondent. Puisque les internautes peuvent facilement relayer une information qui leur a plu, celle-ci peut, dans l’idéal, se propager viralement. Et parce que les conseils d’un ami sont toujours mieux perçus que ceux d’un publicitaire, le marketing viral est devenu un enjeu majeur pour l’économie marchande. La communication d’une entreprise passe de moins en moins par son site institutionnel, mais plutôt par la création de petits éléments aisément partageables et diffusables sur tous les supports du web2.0. L’internaute est devenu un vecteur de communication mémétique primordial.

AY : le bouche à oreille à grande échelle, l’adhésion à des communautés, la constitution de réseaux sociaux, c’est aussi du web2.0 ?

GB : la diffusion virale est d’autant plus efficace qu’elle repose sur le réseau social des internautes. Or, ce réseau a tendance à s’enrichir grâce à ces sites web. Les informaticiens ont rapidement compris que les distances physiques peuvent être abolies et que des communautés peuvent se former par intérêt même lorsque ses membres sont socialement et géographiquement éloignés. C’est ainsi que les communautés de développeurs de logiciel libre ont émergé. Aujourd’hui, chaque internaute est susceptible de rentrer en relation avec d’autres internautes partageant les mêmes passions. Les passionnés d’informatique ne sont plus les seuls à pouvoir s’aggréger autour de projets communs : des blogs, des wikis ou des forums sont autant de possibilités d’interagir avec d’autres humains. Certes, ces relations demeurent virtuelles, néanmoins elles contribuent à la création de nouveaux liens sociaux et elles permettent à un grand nombre d’humains d’agir sur son propre réseau social.

Aujourd’hui, c’est parce que près de 15% du milliard d’internautes affirment avoir contribué au web qu’il semble nécessaire d’indiquer que le développement du web a franchi un cap, qu’une modification structurelle est intervenue, que le web ne ressemble plus à celui du début de cette décennie. Le passage au web2.0 signifie tout cela et implique un tel bouleversement dans des secteurs économiques entiers (crise des médias, bouleversement marketing…) mais également dans le réseau social des humains.

AY : on nous parle déjà de web3.0 ! alors, on a encore un train de retard ?

GB : comme tout projet informatique passe d’une version à une autre en suivant son chemin, les plus audacieux annoncent déjà le passage prochain à un web3.0. Mais ils n’indiquent pas pour autant les raisons structurelles qui expliqueraient la nécessité d’un tel passage. Néanmoins, la plupart des évolutions récentes tendent à mêler cet univers virtuel de connaissance qu’est devenu internet avec la réalité.

Tandis que les moyens de se géolocaliser se démocratisent, de plus en plus d’applications permettent aux internautes d’associer des positions géographiques à des informations virtuelles. Et lorsque le monde réel s’avère trop petit ou trop pauvre en interactions possibles, la création de mondes virtuels devient une opportunité.

En pleine période cyberpunk, des auteurs comme Neil Stephenson ou William Gibson avaient imaginé le metaverse, un grand monde virtuel dans laquelle la réalité se confond avec un univers virtuel enrichi par une forme d’intelligence collective qui est, finalement, proche du web2.0. L’édification d’un monde de cette envergure sociale, construit par les internautes eux-mêmes, fut longtemps considérée comme utopiste mais, aujourd’hui, elle apparait de plus en plus crédible. On sait que les internautes peuvent contribuer à un grand espace commun (cf. wikipedia), on sait qu’ils souhaitent avoir des interactions toujours plus riches, on sait qu’un contributeur sur le web sait manipuler plusieurs identités et qu’il n’a pas de limites à son imagination. Google se positionne naturellement dans ce secteur à la fois en proposant aux internautes d’enrichir son application Google Earth et en leur offrant Sketchup, un des logiciels les plus efficaces pour créer des objets 3D indépendants. Mais, parmi les initiatives les plus populaires, Second Life retient actuellement l’attention.

AY : pourtant, là aussi les critiques sont nombreuses

GB : certes, cette application a des relents de science-fiction des années 70 avec une gestion graphique relativement pauvre, un univers bridé trop proche du monde réel et des avatars qui ressemblent aux prototypes de l’occidental triomphant. Qui plus est, cette application est la propriété d’une société américaine qui ne cache pas ses objectifs marchands et qui a conçu un monde ultra-centralisé dans lequel elle a tout pouvoir. Néanmoins, elle paraît un excellent terrain d’expérimentation de nouvelles pratiques virtuelles. D’un côté, la récente ouverture du code source décrivant le fonctionnement de son application permet à un grand nombre de programmeurs de développer des outils qui enrichissent l’expérience. Par exemple, à l’image de la Wii, il est certain que de nouvelles interfaces sont à inventer pour ces univers. Haptiques ou neuronales, elles devraient peu à peu permettre aux humains de s’immerger davantage dans ces mondes. D’un autre côté, nous assistons à la naissance d’un univers virtuel parallèle dans lequel de nouveaux usages sont à construire. Si les jeux massivement partagés ont déjà permis à un grand nombre d’internautes de se familiariser avec ces mondes virtuels, la majorité des internautes qui fréquentent Second Life sont des novices. Et c’est parce qu’il y a beaucoup plus de novices que de joueurs acharnés qu’il est possible qu’on assiste à un changement d’échelle brutal, de la même manière que le web est devenu 2.0.

Dans ce cadre, et malgré ces défauts structurels et rédhibitoires, Second Life pourrait annoncer une évolution majeure : l’économie de l’immatériel a besoin de terrains de jeux toujours plus riche, toujours plus large et toujours plus humains.
Feu d’artifice sur Telecom Bretagne

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